Les banques accélèrent leurs tests autour des actifs numériques, dans un contexte où la promesse de règlements plus rapides se heurte encore aux contraintes de conformité et d’intégration des systèmes historiques. Ces expérimentations s’appuient autant sur la blockchain que sur des architectures hybrides, avec une attention particulière portée à la sécurité et à la traçabilité des transactions. En France, la dynamique est alimentée par des pilotes menés avec des institutions publiques, dont la Banque de France, mais aussi par la pression concurrentielle d’une fintech devenue grand public : Lydia Solutions, qui cherche avec Sumeria à installer un modèle de banque du quotidien pensé d’abord pour l’usage mobile.
Dans les coulisses, les initiatives se multiplient : tokenisation de titres, tests de règlement-livraison, réflexion autour des stablecoins et des monnaies numériques de banque centrale. L’objectif est double : moderniser le back-office et proposer des parcours plus fluides côté client. L’enjeu dépasse la seule performance technique : comment offrir de nouveaux services sans exposer les utilisateurs à la fraude, ni fragiliser la gouvernance des données ? À mesure que les régulateurs européens structurent le cadre, les acteurs du secteur cherchent leur point d’équilibre entre innovation, contrôle des risques et impératif de digitalisation.
BNP Paribas teste le règlement numérique de gros avec l’appui de banques centrales
Dans la course aux infrastructures de nouvelle génération, BNP Paribas a annoncé avoir testé trois solutions autour du règlement numérique de gros, avec le soutien de la Banque de France, de la Deutsche Bundesbank et de la Banca d’Italia. Ces travaux s’inscrivent dans une série d’expérimentations menées en Europe depuis plusieurs années pour évaluer comment des actifs tokenisés peuvent circuler et se régler plus efficacement entre institutions, tout en restant compatibles avec les exigences prudentielles.
Ce type de pilotes vise notamment à réduire les délais de traitement, un point sensible sur les flux transfrontaliers encore largement dépendants d’infrastructures historiques. Dans les projets industriels cités par le secteur, des réseaux comme RippleNet revendiquent des règlements en quelques secondes, contre un à trois jours via SWIFT selon les cas d’usage. Pour les banques, ces gains potentiels s’accompagnent d’une question structurante : comment intégrer ces rails à des systèmes « legacy » sans créer de fragilité opérationnelle ? La réponse se joue souvent dans des architectures permissionnées, où l’accès au registre et la gouvernance sont strictement contrôlés.

La tokenisation et les stablecoins, nouveaux terrains d’essai pour les paiements et les titres
Au-delà des règlements interbancaires, la tokenisation de titres et l’usage de stablecoins se positionnent comme des briques de transformation pour les marchés de capitaux. Des initiatives comme Société Générale FORGE, engagée depuis 2021 dans des travaux avec la Banque de France autour de titres numériques et de scénarios de règlement via monnaie de banque centrale, illustrent cette trajectoire. L’idée est de rapprocher l’émission, la conservation et le règlement sur des infrastructures plus automatisées, réduisant les frictions de rapprochement et les litiges.
Les banques observent aussi l’évolution des plateformes spécialisées sur les crypto-monnaies côté institutionnels. Des acteurs comme Coinbase Institutional ou Bitstamp se sont imposés comme points d’accès pour des produits indexés sur le bitcoin ou l’ether, même si l’adoption dépend fortement des politiques internes de risque et des cadres de conformité. L’enjeu, pour les établissements, est de distinguer la spéculation de l’innovation d’infrastructure : la même technologie peut servir à des paiements, à de la conservation d’actifs, ou à des règlements-livraisons plus sûrs.
Sumeria et Lydia Solutions misent sur l’IA et la sécurité pour la banque du quotidien
Parallèlement aux chantiers « wholesale », la bataille se joue aussi sur le compte courant. Lancée en 2024 par l’entreprise derrière Lydia, Sumeria vise à devenir la banque principale de la Gen Z, en combinant rémunération des dépôts, outils de budget et renforcement anti-fraude. Lydia Solutions revendique 8 millions d’utilisateurs ayant utilisé le service sur l’année écoulée, tandis que Sumeria indique dépasser 2,5 millions de clients.
Dans un échange mené dans le cadre de la série Leaders by Artimon, Cyril Chiche, cofondateur et CEO de Lydia Solutions, relie cette stratégie à un constat d’usage : les banques historiques innovent souvent « par empilement » sur des systèmes hérités, quand les nouveaux entrants construisent l’expérience en partant de l’utilisateur. La question est centrale pour la digitalisation : faut-il adapter l’existant ou refondre les parcours ? Sumeria revendique cette seconde voie, en mettant en avant des « enveloppes » budgétaires numériques et une approche stricte sur le découvert.
Authentification silencieuse et téléphonie intégrée, réponse à la fraude aux faux conseillers
La montée des arnaques aux faux conseillers bancaires a poussé de nombreux acteurs à revoir leurs parcours. Sumeria explique avoir supprimé les SMS au profit d’une authentification silencieuse de type Number Verify, afin de réduire les risques d’interception ou d’usurpation. L’application intègre aussi la téléphonie : lorsqu’un conseiller appelle, c’est l’app qui sonne, sur un modèle comparable aux appels in-app des messageries.
Ce choix vise à rendre plus difficile l’imitation par un fraudeur, qui s’appuie souvent sur un SMS ou un appel classique pour instaurer l’urgence. Dans cette approche, la technologie est utilisée comme signal fort : si l’appel n’arrive pas via l’application, l’utilisateur est incité à le considérer comme suspect. Dans l’écosystème bancaire, ce type de garde-fou est regardé de près, car il touche au point le plus fragile de la chaîne : l’humain au moment de valider une opération.
Blockchain et conformité : les banques avancent entre gains opérationnels et contraintes réglementaires
Sur le front de la blockchain appliquée aux services financiers, les arguments restent constants : meilleure auditabilité, automatisation et réduction des coûts de traitement. Le marché mondial de la blockchain dans la banque et la finance était donné à 3,4 milliards de dollars en 2024, avec des projections de forte croissance à l’horizon 2030. Certaines expérimentations évoquent des baisses de frais de traitement de l’ordre de 30 % dans des scénarios interbancaires, et des délais divisés par deux à trois sur des flux transfrontaliers, des chiffres qui alimentent l’intérêt des directions opérationnelles.
Mais la généralisation se heurte à plusieurs obstacles : interopérabilité entre réseaux, localisation des données, exigences KYC/AML et intégration aux systèmes existants. En France, l’ACPR et la CNIL restent des références sur ces sujets, tandis que des cadres européens structurants, comme MiCA sur les marchés de crypto-actifs, encadrent progressivement l’offre et la distribution. Les consortiums, à l’image de R3 ou des initiatives portées par Paris Europlace, cherchent à standardiser les pratiques pour éviter une fragmentation des infrastructures.
Le secteur se retrouve ainsi à un carrefour : transformer le cœur des transactions sans sacrifier la maîtrise du risque. À court terme, ce sont souvent les projets « invisibles » pour le grand public — règlement, titres, conformité — qui serviront de banc d’essai, avant des usages plus larges côté clients.